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Prenez soin de vous les soignants

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Écrit par Cédric Juliens   
12-04-2011
soignant_infirmiere.jpgPrenez soin de vous les soignants

Cédric Juliens, professeur de philosophie à Bruxelles, est également enseignant à l’ISEI, Institut Supérieur d’Enseignement Infirmier, auprès des différentes promotions d’étudiants infirmiers belges dans le cadre de l’enseignement des Sciences Humaines.

A la crise rencontrée par les étudiants en fin de formation, à la veille d’être diplômés et de se retrouver davantage seuls dans les unités de soins, Cédric Julien empreinte à nos amis africains le concept de « rites de passage » pour accompagner cette souffrance à la fois légitime et nécessaire. Voici une partie de son exposé à l’occasion de la très officielle remise des diplômes infirmiers toutes spécialités confondues.

« Permettez-moi de vous remercier, pour l’occasion que vous m’offrez, de nous arrêter un instant sur le rite auquel nous sommes en train de participer. Nous voilà réunis pour marquer un passage important, douloureux pour certains, libérateurs pour d’autres, un rite qui sera peut-être, dans quelques années, source de nostalgie.

A ce propos, j’aime citer cette phrase d’un auteur africain :
« vous en Occident, vous avez des crises, nous en Afrique, nous avons des rites de passage ».

Cette phrase résonne en moi régulièrement, car elle est profondément efficace et vraie.

La crise, c’est un moment de rupture ou de deuil, face à  son entourage ou soi-même. La crise en elle-même n’est pas grave : elle est normale. Elle est souvent l’occasion d’un changement, d’une mue, de découvrir de nouvelles stratégies. Par contre, ce qui peut être grave, c’est de se retrouver dans l’incapacité de « gérer sa crise ». Et ce que nous apprend cet auteur africain, c’est qu’une crise, cela ne se gère pas tout seul. Pour se sortir d’une crise, il faut l’autre, il faut les autres, il faut de la solidarité et il faut du rite. Il faut de la mise en scène. Le rite c’est donc cette invention humaine destinée à transformer un moment de vulnérabilité, à se sortir d’un passage délicat, en lui donnant un sens collectif. 

Voilà pourquoi nous organisons cette célébration publique qui permette à chacun d’entre nous de déposer ses craintes et ses espoirs au centre de l’assemblée. Et de demander à l’assemblée qu’elle lui donne du sens.

Quel genre de rite sommes-nous en train de vivre ?

• Un rite de séparation, tout d’abord : chers étudiants, vous allez nous quitter. Même si certains s’en réjouissent, il me paraît nécessaire de marquer l’instant où vous laissez derrière vous le cocon de l’école pour entrer dans la vie professionnelle (certains d’entre vous ne nous quitteront pas tout de suite puisqu’ils poursuivront une spécialité). Nous n’allons donc pas vous laisser filer comme ça. Nous allons encore un peu rester ensemble et nous parler, car nous pensons que ces trois ou quatre années, derrière nous, ont été importantes.
Rite de séparation également pour les enseignants. Pour beaucoup, nous vous connaissons depuis la première année et nous vous avons vu grandir et évoluer. C’est un moment émouvant pour nous aussi (…).

• La deuxième fonction du rite, c’est la consolidation. Une fois immergés dans le monde du travail, il se peut que vous rencontriez des moments de fatigue, de déception, de doute. Il sera temps à ce moment de vous souvenir des épreuves que vous avez traversées à l’Isei, de la manière dont vous avez su faire face. De vous souvenir aussi des relations nouées à l’école, de la formation reçue, de ses valeurs (…).

Au cours de votre vie professionnelle, vous pourrez vous sentir démunis face à des tâches qui, dans le monde des soins, iront en se complexifiant. Se donner la possibilité de se souvenir, c’est s’habituer à penser en réseau : « dans cette situation comment tel prof / ou tel étudiant aurait agi ? Qu’aurait-il dit ? Que m’aurait-il donné comme conseil ? ».

Car, pour certains problèmes, vous aurez l’impression que l’école ne vous a pas bien formés. Et c’est vrai, chers étudiants : on ne vous a pas tout dit. Il y a des tas de sujets dont nous ne vous avons pas parlés. Sur lesquels nous sommes restés vagues. Pour lesquels nous n’avons pas donné de réponse. Ou insatisfaisante. Il y a des techniques que nous ne vous avons pas apprises. Et des secrets de la relation de soin que nous ne vous avons pas révélés. Et d’ailleurs peut-être que nous ne les connaissons pas nous-mêmes. Ou trop mal. Mais nous vous avons aussi enseigné des démarches : à vous maintenant de construire vos réponses adéquates.

Il se peut aussi que nous vous en ayons trop dit. Trop de cours. Trop d’examens. Trop de matière… Pourquoi tant de mots ? Parce que l’école, c’est un des derniers lieux où l’on peut prendre du recul face à l’exigence de performance du monde du travail. C’est le moment où l’on s’offre le luxe d’être encore un généraliste, là où on exige toujours plus de spécialistes. C’est le lieu où l’on peut s’arrêter sur des attitudes différentes, les commenter et les analyser. C’est enfin le lieu où l’on peut lentement s’entraîner à construire sa pensée propre.

Il se peut aussi que vous ayez la sensation qu’on vous ait menti : « je vis une frustration, dit cette étudiante : l’école entretient l’illusion de soins axés sur l’humain alors que dans certains terrains de stage, ils sont obsédés par la rentabilité et la technique. Qui a raison ? ».

En écoutant les étudiants de 2e me parler de « processus de déshumanisation dans les soins », de leur écartèlement entre « le relationnel » et « la technique », je n’arrêtais pas de me demander : comment faire pour en sortir ? Et deux pistes me sont venues.

La première, c’est de penser que la technique n’est qu’un moyen. On apprend à passer de la technique au relationnel comme on apprend à rouler à vélo : d’abord on stresse sur la mécanique, ensuite on s’intéresse au parcours. Quitte à revenir sur la technique dans un troisième temps.

La deuxième piste est celle de l’amour-propre : celui du soignant. Comment se fait-il que des étudiants qui étaient révoltés en 2e année, ne le sont peut-être plus aujourd’hui ? Où est passé leur amour-propre, leur « dignité » de soignant ? Se souviennent-ils encore de ce qui les mettaient en colère quand ils étaient stagiaires ?

L’amour-propre du soignant, c’est sa résistance, c’est son courage à ne pas laisser faire.
Non pas forcément vis-à-vis d’un ordre médical ou infirmier, mais vis-à-vis de l’analyse qu’il fait d’une situation. A partir de quand la situation dérape-t-elle, qui fait que l’intérêt du patient n’est plus respecté ? L’amour-propre du soignant, c’est son intelligence qui lui demande « qui doit s’adapter, le patient ou moi ? » (sachant que les réponses varient) ; qui lui demande : « Quel profil de soignant doit-il mourir, et au profit de quel autre ? ».

A qui sommes nous tous, ici, redevables ? c’est une question cruciale. A qui l’Isei, ses enseignants et ses étudiants, doivent-il rendre des comptes ? Au directeur financier d’un hôpital ? Au chef de tel service ? A la Sécurité sociale ? ou aux humains en état de faiblesse, au nom du principe de solidarité ?

Je suis frappé d’un discours qui revient souvent chez les jeunes étudiants : celui du sacrifice et du don de soi…
Le sens du devoir, du service, de l’amour, le devoir éthique.

 
Voici quelques phrases reprises des examens de philosophie : « l’infirmière ne doit pas juger », « la sage-femme doit accepter les différences », « le soignant doit être au service de… »,  « le soignant doit avoir une attitude éthique ». Ces phrases rappellent le titre de ce vieux livre, exposé dans le musée de l’Isei : « Le secret de l’infirmière. Comprendre, servir, aimer ».

Les jeunes soignants de 2008 s’expriment sous la forme d’impératifs catégoriques, d’ordres moraux peu nuancés, sincères ou non. (Après tout, peut-être ces étudiants feignent une moralité de principe parce qu’ils croient que c’est ce que le prof attend d’eux…).
 
Il n’en reste pas moins que la démarche est noble. Elle repose sur un profil que l’on ne retrouve pas dans les filières de science-éco ou dans les écoles de marketing. Comme l’a très bien vu cette étudiante de Santé communautaire dans son travail de fin d’étude : « Les soignants seraient-ils plus aptes à ressentir le vide entre les individus au point de se donner corps et âme pour vouloir le transformer ? » Je trouve cette réflexion très belle et très juste :
« vouloir transformer le vide entre les individus ». Et en faire son métier.
 
Mais vous voyez tout de suite où le danger guette dans cet appel du vide. D’abord le danger de son propre vide : parce que je ne suis pas assez consistant, pas assez mûr(e) ou solide, je me nourris de la relation à l’autre, dans l’espoir que l’autre (le patient / le professionnel) m’apporte reconnaissance, estime de moi-même, et amour de mon métier. Mais que passe-t-il si le patient ne m’est pas reconnaissant ? Ou si l’équipe ne valorise pas mes efforts ? Qui m’aidera alors à me donner une consistance ? Où la trouver, si elle n’est pas présente en moi ? Le second vide, c’est l’angoisse de la souffrance. La souffrance de l’autre appelle ma compétence et mon énergie. Mais à force de combler avec force le vide qui nous sépare, je risque à mon tour de me vider.

Voilà ce que j’ai envie de vous dire ce soir, à l’occasion de ce rite de séparation et de consolidation : « Prenez soin de vous, les soignants ». Apprenez à trouver votre réconfort ailleurs que dans la relation d’aide, construisez votre personnalité sur autre chose que la souffrance de l’autre, sinon vous serez ce sauveur toujours en quête de victimes à sauver, ou ce soignant qui finit par tomber malade lui-même dans l’espoir qu’on s’occupe enfin de lui. « Prenez soin de vous les soignants ». Rêvez et philosophez, intéressez-vous à l’art et à la nature, et au reste du monde.

Mais faites aussi retraite. Questionnez-vous. Interpellez-vous. Travaillez votre vulnérabilité. Mettez au grand jour vos failles, vos mensonges et tous vos contre-transferts vis-à-vis des patients. Et posez-vous la question centrale : où réside mon équilibre ?

A cette dernière question, je n’ai pas de réponse individuelle à vous fournir. Mais sachez que mes collègues et moi-même continuons d’être ouverts au dialogue. En attendant, nous vous souhaitons « Bon courage, les étudiants » et « Heureuse vie, les soignants » !

Cédric JULIENS 
Professeur de philosophie et enseignant à l’ISEI


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Dernière mise à jour : ( 13-04-2011 )
 
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