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Le vécu d'une psychologue dans un service de réanimation adulte

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Écrit par Claire Saillour   
10-10-2011
Index de l'article
Le vécu d'une psychologue dans un service de réanimation adulte
Le vécu d'une psychologue dans un service de réanimation adulte page 2
Le vécu d'une psychologue dans un service de réanimation adulte page 3
infirmieres_reanimation.jpgLe vécu d'une psychologue dans un service de réanimation adulte

Préambule :
Travailler en réanimation comme psychologue clinicienne auprès de patients intubés, comateux, sédatés, immobilisés, chez qui le langage verbal n'est plus toujours possible, requiert de s'appuyer sur l'observation, celle par exemple proposée par "la méthode d'Esther Bick auprès du Nourrisson". La communication et l'établissement du lien favorisés par cette attention sont des outils précieux dans cette clinique du traumatisme, de l'urgence, et de la fin de vie aussi. Observer en laissant de côté les préjugés, les connaissances acquises, les certitudes et autres formes de savoir -qui conclut- ou de pouvoir -qui enferme- pour laisser résonner les situations qui se présentent à nous. Cela amène une nouveauté de regard sur la réanimation. Sur ses acteurs, soignants comme soignés. Ils ont en commun d’être tous engagés dans une étreinte toute particulière, partenaires d’une danse où la vie et la mort se frôlent, se côtoient.  Comment lorsqu’on y est impliqué, rester vigilant à ce qui se passe ?

Esther Bick1   (1902-1983) psychologue, a mis au point une technique d’observation du nourrisson dans sa famille, depuis sa naissance jusqu’à deux ans au moins : un observateur de formation généralement psychologique et appartenant à un groupe supervisé par un psychanalyste, se rend chaque semaine pendant deux ans auprès d’un nourrisson dans sa famille pour observer et noter le développement et les interactions du bébé avec son environnement. La poursuite des visites hebdomadaires de l’observateur pendant deux ans est soumise à certaines conditions : que les difficultés dans le milieu familial ne soient pas telles, que l’observation, qui n’est ni une thérapie - même si elle apporte un soutien à la fonction maternelle et paternelle - ni un pur travail de recherche visant uniquement à augmenter le savoir des cliniciens, ne devienne le témoin impuissant de dysfonctionnements, voire de maltraitances qu’elle sera dans l’impossibilité de soulager, ou que sans le vouloir elle majorera. L’observateur, qui va au domicile, note après chaque visite, sans juger, ou sélectionner, ni interpréter, ce qu’il a vu, entendu, senti, et rapporte chaque semaine ses notes dans un groupe de pairs supervisé par un psychanalyste, pour les élaborer.

Une expérience de choc qui réanime

La découverte de l’observation du nourrisson selon la méthode d’Esther Bick m’a été précieuse pour mon travail de psychologue clinicienne auprès d’adultes en réanimation. Comme le dit Esther Bick elle-même : « Le but de l’O.N.2   tel que j’en suis venue à le voir par la pratique, est avant tout d’apprendre à observer. Et savoir observer vous servira pour toute votre vie. » 
Cet écrit tente d’en retracer l’expérience et les différentes articulations sur le terrain. L’observation m’a menée à découvrir ce service, nouveau pour moi, en faisant le plus possible « tabula rasa » de mes connaissances, de mes acquis, pour aller vers ce que les situations qui se  présentaient, me donnaient à voir, à entendre, à sentir aussi. Mon écrit se présentera un peu de la même façon : j’ai relaté au fil de mes associations, ce qui a frappé mon attention, et les réactions et réflexions produites en moi à partir de ces observations. Il m’est apparu intéressant auprès de malades immobilisés, intubés, chez qui le langage verbal n’était plus toujours possible,  qu’observer et se servir des signaux corporels émis par le patient, pouvait permettre de rétablir avec lui une communication plus interactive et partagée.

De plus, mettre des mots sur ce que je constatais,  progrès, difficultés, sur ce qui me posait question chez le malade - ses désirs, ses besoins - les lui restituer, pouvait me semble-t-il, créer un lien avec lui. Le sortir du silence dont on entourait son « cas ». Rompre l’isolement, l’enfermement, la peur, et parfois  l’angoisse, les délires et les hallucinations qui en naissent.
Entendre, au sens de « faire écho  à » ce qui se vit là pour ce malade donné, observer  au sens  d’«être attentif  à» peut, dans ces situations muettes du côté patient, restituer de l’altérité au lien soigné-soignant, le transformer en une rencontre entre deux sujets. Il s’agit de redonner la parole à quelqu’un qui vit une situation amenant beaucoup de régression. Telles, la position allongée, l’immobilisation forcée - parfois attache aux chevilles et poignets- l’intubation. Telle, la grande dépendance pour tous les besoins vitaux - nutrition, respiration, élimination. Et les autres : toilettes, nursing, confort - comme par exemple, être bougé pour éviter les escarres, être massé, et calmé en cas de douleur. Et last but not least, le besoin d’être  écouté...
En allant vers ces patients très affaiblis tant physiquement que psychiquement, en les écoutant au-delà des mots, je désire leur redonner la parole et, à travers ce lien créé avec eux,
les aider à avoir une certaine prise, et maîtrise sur leur situation.
 
Et « le cadre »  me direz-vous ?

J’interviens les mardis et mercredis, soit deux jours consécutifs par semaine, dans  cette Unité. De neuf heures à dix neuf heures environ le premier jour, et de neuf heures à dix huit heures trente le deuxième jour, en prenant  en moyenne une heure pour déjeuner. Ce qui totalise dix sept heures trente consécutives hebdomadaires de travail dans le service.
Je n’ai pas de bureau à moi. Je partage celui de la surveillante du service pour réfléchir,  me poser, m’isoler, écrire et recevoir des familles ou des patients sortis de réanimation, que je revois en entretiens. Nous alternons pour nos tâches respectives l’usage du bureau.
Il n’existe pas de temps d’élaboration entre moi et l’équipe, type réunion de réflexion sur les pratiques ou les patients. Ni de  groupe de parole. Je travaille à côté  d’eux, médecins, infirmiers, aides-soignants, etc. Plus de cinquante au total, qui se relaient au chevet de douze malades. Seul moment pour échanger en groupe,  la pause café  du matin. Y alternent conversations privées, nouvelles ou commentaires sur les malades. Ce ne peut véritablement être un moment de réflexion, plutôt d’expression d’un vécu personnel sur une situation, ou d’échange informatif sur les hospitalisés. Cette absence de temps prévu pour reparler des situations de patients auxquelles nous sommes confrontés, peut rendre difficile pour les soignants de repérer et de se familiariser avec l’apport spécifique d’un psy dans le service.
La retransmission d’éléments, l’échange entre le psy et les autres soignants se fait, selon la formule du chef de service, à la volée, au cas par cas, au compte-goutte, sans réel partage en équipe. Peut-être manque-t-il un espace de réflexion, de parole et d’écoute entre soignants dans le service, qui serait bénéfique pour tous : malades, mais aussi professionnels, secoués qu’ils sont par l’ampleur et surtout l’accumulation des situations graves, sans lieu pour s’en déprendre.

En Réanimation, la seule chose prévisible c’est l’imprévisible !

Travaillant comme psychologue en Unité de Réanimation Polyvalente, la première dans ce poste créé à l’initiative du chef de service,  j’ai pu constater qu’il s’agit d’un lieu où on subit des chocs à répétition, patient comme soignant !
L’image qui me vient est celle des tests qu’on fait subir aux voitures avant de les mettre en circulation sur le marché. Leurs capacités de résistance aux chocs sont mises à l’épreuve en les projetant contre un obstacle, un mur généralement, et on mesure après un, deux et plus, accidents  simulés, la capacité de résistance du véhicule. Force a été de constater que c’est l’accumulation qui fragilise la machine. Les chocs même forts, lorsqu’ils sont isolés ou en petit nombre, éprouvent moins la résistance du véhicule.
Pour le soignant, c’est la permanence de la confrontation avec le trauma – avec le malade et sa maladie - qui est usante, et comme pour les trains,  un trauma peut en cacher un autre.  Une entrée de malade dans le service en appelle une autre. Comme des vagues dans la mer, il n’y a pas un moment où on peut dire : celle-ci est la dernière,  après ça s’arrête, c’est fini. Non. Une autre arrivera,  même si vous ne le voulez pas, ou alors il vous faudra sortir de l’eau – de la réa - pour l’éviter. C’est l’accumulation des entrées, des chocs, qui abîme, fait trauma pour les soignants. Leur répétition constitue une attaque des défenses. Un micro choc qui se reproduisant sans fin, finit par entamer la résistance de l’organisme, comme  la goutte tombant toujours au même endroit, finit par creuser.
 Non stop  également, les actions  qui s’enchaînent sans discontinuer pour les soignants : pas de  temps mort. Ne pas se confronter à l’arrêt, qui pourrait dans ce lieu particulièrement,  ressembler à la mort, et  amener à ressentir, à penser… On agit, on court tout le temps. Comme  le nourrisson qui s’accroche par le regard à une lampe ou par l’ouïe à un son pour de ne pas tomber, « Il y a ainsi une façon de ne pas tomber morcelé. Il n’y a pas de terminaison, de  dead end. Vous continuez, vous continuez…Rien ne vous stoppe. C’est un moyen de réaliser un mouvement perpétuel. C’est « se tenir à » au mouvement perpétuel  pour ne pas tomber3 . »

La réa : une ruche ! Les soignants : des abeilles ! Qui travaillent toutes à la fabrication de leur miel, la restauration des malades. Une entreprise fourmillante, bruissante, active...
Continuons sur l’idée qu’en réa, un trauma en cache un autre. Quand  on travaille dans ce lieu, la concrétude du trauma4   présent, actuel, auquel le soignant est confronté à travers le corps blessé de l’autre,  appelle une action immédiate qui l’occupe tout entier. Il réagit. Il pense du coup moins à lui, à ses propres problèmes, ses blessures, à sa propre histoire, pour se projeter5   aux sens propre et figuré du terme, au secours de l’autre. Mais quelle part de son économie psychique et de son histoire, trouve là son compte dans une telle confrontation avec la souffrance de l’autre et dans le soin de celle-ci ?                                                         
S’occuper du trauma, de la blessure d’autrui permet un peu et pendant un temps du moins,  d’oublier les siens propres. D’avoir pu de sa position de victime, de blessé tirer une position sinon de vainqueur, du moins d’une  certaine maîtrise, puisqu’on est assez fort pour secourir l’autre dans la peine. Un peu à la façon des enfants qui vers deux, trois ans, qualifient de  bébés leurs benjamins de six mois et les consolent de l’absence de leur mère ou de toute autre peine, dès qu’ils pleurent. Il y a dans l’action de soigner,  de se projeter au devant du trauma de l’autre, une sorte d’évitement ou de sublimation de sa propre souffrance. On peut la tenir à distance, à une place raisonnable, contenue, limitée avec un cadre, « des bords ». Se sentir ainsi  fort et mieux armé pour affronter la sienne propre. Ce qui paraît sûr c’est que pour travailler dans un tel service, il faut avoir des comptes à régler en soi-même avec le traumatisme, et particulièrement avec celui de la mort sous ses différentes formes dans nos vies.

Vous avez dit « psy en réa » ?

Les malades n’ont pas une demande exprimée de ma venue. Je me propose à eux pour un échange dont la durée, le mode de communication et le contenu varieront au gré de chaque malade, puis de chaque rencontre avec eux.                                                                                                     
Les malades hospitalisés en réanimation subissent évidemment un ensemble de soins médicaux et infirmiers importants. Ils sont dans un état somatique très précaire, leurs fonctions vitales sont déficientes et maintenues artificiellement - respirateurs, sondes alimentaires, perfusions, hémodialyses, etc. Soulignons le caractère invasif et agressif des soins qu’ils reçoivent, qui les immobilisent, les rendent muets – intubation - les perforent - cathéters, perfusions, anus artificiel…- leur bouchent les orifices naturels - sonde urinaire, tube du  respirateur, sonde gastrique dans le nez. Sans compter les gestes infirmiers indispensables mais douloureux - telle l’aspiration des sécrétions trachéales - ainsi que les mobilisations inévitables pour les soins de nursing, la toilette, les séances de kinésithérapie... Compte-tenu des contusions, fractures, traumatismes multiples, ces soins sont de véritables épreuves. Un homme de quatre-vingt ans, hospitalisé et épuisé par six semaines en réanimation, me confiait par écrit sur son ardoise -  la trachéotomie récente ne lui permettait pas encore d’être audible et mon déchiffrage sur ses lèvres n’était pas opérant : « C’est beau d’avoir vécu, mais quel calvaire ». Dans ce contexte d’état de choc, dont la gravité varie d’une situation à l’autre, ma tâche consiste à proposer au malade une rencontre  possiblement reconductible, sans aucun soin corporel, sans autre projet  à l’égard du patient qu’une présence bienveillante, attentive, proche, non obligatoire,  que le malade peut bien entendu décliner s’il est trop las, douloureux, ou n’en a simplement pas envie. Une présence qui, grâce à une certaine « vacance » du psy, peut favoriser l’établissement d’une communication verbale  ou non,  restituant au malade sa place de sujet qu’il peut dans ce contexte avoir le sentiment de perdre.

Et  le Sens dans tout ça ?

Offrir une présence, un regard, une attention qui aident l’autre à se sentir exister totalement.  Pas seulement dans ses jambes dont on soigne les plaies, dans ses poumons qu’on radiographie, ses bras qu’on perfuse, sa tête qu’on scanne, etc.… Mais dans toute sa personne qui a besoin de l’écoute et de la reconnaissance d’un autre.                                                                                              
Proposer au patient une rencontre qui l’aide à se dégager du trauma, sans se laisser enfermer par lui, ni non plus l’enfermer en lui. Eviter la perte d’identité, le délire, la dépression, l’isolement, l’angoisse, la psychotisation, la confusion. Etre là, stimulant parfois, attentif toujours, quand le patient revient à la conscience. Et  saisir tous les fils  possibles pour rétablir la communication, le lien. « Il faut leur dire… il faut leur dire »6 . Il m’arrive quand le malade ne peut plus s’exprimer ni verbalement ni corporellement, de rentrer néanmoins dans sa chambre, d’y rester un temps assez bref, une à dix minutes, de lui parler en lui disant les choses que je connais de lui, de son identité, les nouvelles que j’ai de lui par ses proches - sur sa situation, sur ce qui a évolué. Egalement les choses que je peux remarquer et partager avec lui- sa mine par rapport à la dernière  fois que je l’ai rencontré, les soins qu’on lui fait, qu’on va lui faire. « Faire un pont » entre lui et l’extérieur. Entre hier et maintenant. Entre  le présent et l’avenir. Et par la fenêtre de cette présence, lui permettre d’apercevoir – dans ce service fermé -  un bout du ciel… Le ciel de la  sortie.                                                                                                                                                         
Avec les quelques récits et réflexions qui vont suivre, je souhaite partager le regard reconnaissant, aux sens perceptif et affectif de ce mot, qui a été le mien, et aussi témoigner je l’espère, de la rencontre féconde entre un champ clinique riche et passionnant, celui de la réanimation, et une présence participante et engagée de psychologue, la mienne.


Monsieur O et ses ongles trop longs 

Monsieur O. a cinquante ans lors de son accident. Il a été renversé par un camion sur la voie publique alors qu’il roulait à bicyclette. On le retrouve polytraumatisé : A.V.P.7   Le dossier médical note : « Volet thoracique, contusion pulmonaire, fracture dorsale ». Sa situation sociale laisse supposer une marginalisation de type SDF. Il a été marié, s’est séparé, et vit seul semble-t-il. Ses capacités intellectuelles ont été repérées comme inhabituelles. « Il parlait au moins six langues ! C’était une tête ! » a noté le médecin réanimateur qui l’a pris en charge.
Je le rencontre pour la première fois dans le service de réanimation polyvalente où il sera hospitalisé cinq semaines. Après une amélioration de son état, il passera en service de neurologie où il restera douze jours. Il sera alors transféré en centre de rééducation. Je n’ai plus eu de contact avec lui à partir de ce moment là. Lors de ma visite au chevet de Monsieur O. je trouve un homme alité, d’aspect jeune, au corps athlétique, aux proportions équilibrées, et halé. Il est dans une chambre seule, comme tous les malades du service. Les patients sont généralement dénudés. Seul un drap est remonté jusqu’au torse pour les couvrir ou une serviette est posée sur eux pour préserver leur pudeur. Je vais vers lui pour la première fois en ce début novembre, à la date de ma prise de fonction de psychologue dans le service. Il est dans un état comateux.

Les 6 et 7 novembre : lorsque je rencontre M.O. pour la première fois, il est intubé, alité, et il « plafonne », c’est à dire qu’il regarde fixement le plafond, sans réaction à ma présence, ni sur son visage, ni à travers des gestes de son corps, un corps comme sans vie, sans expression. A partir de là, je tenterai toujours de rentrer en contact avec lui par le toucher, posant une main sur son épaule droite, l’autre tenant sa main du même côté.

La semaine suivante, les 13 et 14 novembre il est toujours alité mais ses yeux sont plus mobiles, sans que j’aie toutefois  la certitude qu’il me voie. Il ne semble pas, mais c’est une impression, entendre ou du moins comprendre ce que je lui dis.

Les 20 et 21 novembre, il réagit beaucoup plus : il me regarde sur des moments limités dans le temps, mais répétés et bien réels - c'est-à-dire les yeux dans les yeux. Et il y a aussi plus d’expression dans son regard. Je pense qu’il me reconnaît. Lorsque je lui parle, il réagit par des mouvements du visage, déglutition, paupières qui se ferment, tête qui se tourne ou se détourne, mouvements de bouche qui s’entrouvre. Il fait le mouvement volontaire et actif de dégager sa main - droite toujours -  de dessous les draps pour me la donner quand je lui tends la mienne. Il est maintenant mis au fauteuil - ce qui est peut-être une chose à renouveler quand il sera en service  de neurologie - avec des retours en position alitée quand il en a besoin.

Les 27 et 28 novembre : je le vois dans le service de neurologie, où il a été transféré. Je lui propose de me donner sa main. Il me tend comme d’habitude la droite. Si je lui demande l’autre, celle-ci « ne répond pas ». Y aurait-il outre une fracture, un problème de sensibilité également ? Car quand je lui coupe les ongles de  mains et de pieds, il va manifester des réactions de désagrément sur son visage au moment de la main droite, mais aucune quand je m’occupe de la gauche. J’ai pris cette initiative parce qu’elle me semblait découler naturellement de la forme d’attention que j’avais pour ce malade : je me tenais près de lui et proche de ses manifestations et besoins corporels. Prendre soin de son corps, en m’occupant par exemple de ses ongles très longs, à l’abandon, qui n’avaient pas été coupés depuis un temps indéfini, m’a paru être une forme de contact avec lui dans la lignée de ce que nous partagions. A partir de ses réactions, j’ai pu en outre recueillir des indices sur sa sensibilité  de telle ou telle partie de son corps. Je joins ici le compte rendu neurologique du 5 Décembre qui m’a été adressé : « Chère Madame, Je vous remercie de votre observation relative à M.O. (…) J’ai réexaminé le patient suite à notre entretien et je vous confirme qu’effectivement, il existe un déficit gauche, avec enraidissement articulaire du coude lié à la fracture, mais également déficit central, plutôt de type sensitif.(…) Nous ne savons exactement quel niveau de progrès il pourrait atteindre dans les mois qui viennent. Merci de votre collaboration. Dr. B. Neurologue. »                                                                                               

Il a les yeux très grands ouverts, l’air content et est très présent. Je lui parle et il me répond parfois verbalement. Je lui demande par exemple son prénom que j’ai oublié. Il me le donne dans un souffle plus qu’une voix, mais très distinctement et suffisamment fort.  Lorsque je lui dis que je suis contente de le voir et de constater ses progrès, il me sourit, et a aussi des mouvements de déglutition. A mes questions, auxquelles il ne répond pas verbalement, mais pour lesquelles je sais qu’il m’a entendue et comprise, je lui propose de me répondre par un serrement de sa main. « Souhaitez-vous que je revienne vous voir ? », il me presse très nettement la main. « Voulez-vous que j’allume la télévision ? » Là, rien… Il a même des réactions spontanées d’humour. Quand après lui avoir coupé les ongles, je lui demande s’il veut bien me sourire, il me répond très nettement : « pour la peine ? » Nous rions tous les deux.

Je repasse le voir l’après-midi, comme convenu ensemble. Il somnole, je ne veux pas le tirer de son sommeil, mais les soignants auxquels je m’adresse dans le couloir vont le réveiller, et je passe un moment avec lui : il réagit moins, parait plus fatigué que le matin, et semble  venir de fournir un certain effort. Peut-être vient-il d’aller à la selle, l’odeur me le fait supposer. Il vient toujours à la recherche du contact avec sa main, quand je lui tends la mienne. Mais il me donne l’impression d’une très grande fatigue : ses yeux se ferment, dans de grandes expirations, et il manifeste une moins grande réactivité à mes paroles et questions. Lorsque je le quitte, il me fait un grand signe d’au revoir avec le bras levé. En ma présence, il déglutit souvent et à l’air apaisé. Il est, je crois, stimulé et conforté par ma présence, et par la relation  qui s’est peu à peu créée entre nous. Il est vrai que je passe à chaque fois entre trois quarts d’heure et une heure avec lui, et que ce temps est précieux pour établir un lien.

J’ai été frappée, lors d’une de mes dernières visites à M. O., par la différence de tonalité, produite par l’arrivée dans la chambre d’un petit groupe de trois ou quatre infirmières et aides-soignantes, venues lui annoncer le repas. Elles lui parlaient fort comme s’il était sourd, ou comme à un enfant ! Et n’attendaient pas la réponse à leurs questions. J’étais quant à moi témoin des progrès sensibles qu’il avait fait ces derniers temps dans les domaines moteur et de la compréhension. Or là, on ne lui laissait pas le temps de s’exprimer à son propre rythme ni de répondre à son tour : « Bonjour M. O. ! Comment ça va ? On a bien dormi cette nuit ? Ca va être l’heure du déjeuner maintenant ! » Je venais quelques instants auparavant de prévenir M. O. que je devais m’en aller et lui proposer  de nous dire au revoir , ce qu’il avait bien fait avec ses moyens en pressant ma main qu’il tenait dans la sienne, et m’adressant même une fois arrivée au pied de son lit, un signe de salut le bras levé. Les infirmières qui rentraient, ne voyaient pas tout ce qui se passait à ce moment là entre le patient et moi : les échanges de regard, ainsi que la progression lente, silencieuse,  précise des interactions. Elles arrivaient avec leurs « batteries » de questions, n’attendant pas – ne sachant pas qu’elles pouvaient attendre – une réponse. Elles s’adressaient à lui sous forme de monologue, le tenant dans l’incapacité de tout moyen d’expression. C’était pour moi une communication de non rencontre. Un dialogue de sourd, d’aveugle aussi ! M’identifiant à M. O. - à tort peut-être je me disais qu’il devait se sentir seul face à la  faible place accordée à ses moyens de communication et d’échange. Deux univers se côtoyaient : d’un côté des personnes debout maniant avec impérialisme la parole, en polyphonie de surcroît, avec leurs phrases et leurs questions dites sans attendre chez l’interlocuteur d’accusé de réception. D’autre part un être seul, au corps allongé, abandonné aux mains soignantes, avec ses moyens de communication microscopiques  mais réels. J’étais sensible à la différence de rythme, de volume sonore, de degré d’effervescence entre la chambre avant, et la chambre après l’entrée en bloc des infirmières. Leurs questions  en boucle, me faisaient l’effet d’un bruit de fond qui rassure lorsqu’on doit affronter une situation inconnue ou délicate. Elles mettaient une sorte de rideau de confusion pour voiler une rencontre qui les mettait mal à l’aise, et pour laquelle l’écoute et la disponibilité propres à ma fonction de psychologue, ainsi que le temps, leur manquaient probablement.

Presque deux ans après la sortie de réanimation de M. O. j’ai eu des nouvelles par sa sœur. Il a repris chez lui une vie solitaire mais autonome. Il conserve un déficit à gauche,  moteur et sensitif, notamment visuel. Il accuse maintenant son âge, alors qu’avant son accident il paraissait, me dit-elle, dix ans plus jeune que son âge. Il refait du sport mais moins intensivement qu’avant l’accident. Il marche, parle, mange normalement. Du point de vue intellectuel, persistent des difficultés de mémoire malgré de bonnes récupérations. Il a repris des activités, le chinois par exemple, et il utilise beaucoup son ordinateur. Mais sa vie sociale reste pauvre. Hormis sa sœur, peu de contacts sont maintenus ou créés. Il vit avec une pension d’invalidité et celle versée par l’assurance du camion responsable de l’accident.


1 - Psychologue de formation psychanalytique, j’ai découvert la méthode d’Esther Bick à travers le livre du Dr M. Haag : « A propos des premières applications françaises de l’observation régulière et prolongée d’un bébé dans sa famille selon la méthode de Mrs Esther Bick : des surprises profitables »(1984). Puis à travers deux observations de bébé auxquelles j’ai participé en tant que membre d’un groupe d’écoute et d’élaboration de l’O.N. Et enfin, grâce au deuxième livre du Dr M.Haag : « A propos de l’œuvre d’E. Bick, vol I : Sa méthode pour l’observation régulière et prolongée du tout petit au sein de sa famille »(2002)
2 - Observation du  Nourrisson
3 - E. Bick in M. Haag  2002, p 52-53
4 - Trauma, en grec : « blessure » et au  figuré « dommage », « désastre, déroute » vient du verbe titrôskein « blesser » « endommager » qui appartient à la racine indo-européenne °ter « user en frottant, trouer »
5 - Se projeter : issu de l’ancien français porjeter dont le premier élément est l’ancien adverbe puer «  en avant, au loin » venu lui-même du latin porro (spatial et temporel), employé pour marquer la progression dans le raisonnement et comme interjection d’encouragement. Au XVIIIe.s, projeter développe une autre valeur, cette fois sous l’influence de « projection »: il est employé en géométrie pour «  représenter une figure par sa projection sur un plan » et, avec la valeur physique de jeter, pour « lancer en avant et avec force ». C’est de ce dernier emploi que procèdent les sens figurés, « localiser hors de soi, faire sortir de soi ce que l’on ressent » en psychologie (1829)  et en psychanalyse.
6 - 12 : Diane Chauvelot, 1995, p.57, in H.Contandriopoulos-Priest
7 - Accident de la Voie Publique



Dernière mise à jour : ( 30-11-2011 )
 
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