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Itinéraire meurtrier dans un système délaissé

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Écrit par Libération   
16-12-2008

En ces jours de décembre, il a beau neiger à Saint-Egrève, dans la banlieue de Grenoble (Isère), rien ne tient. Devant l’hôpital psychiatrique, le sol dégouline. Dans l’immense parc, il n’y a personne. Juste quelques égarés qui fument sur les marches des pavillons. Et tout au long, un mur d’enceinte. «Les murs ? Ça se saurait si ça protégeait de la folie», lâche un infirmier.

Quelques jours après la mort de Luc Meunier, l’étudiant assassiné par hasard, le 12 novembre, dans une rue commerçante de Grenoble par un malade schizophrène qui venait de fuguer de Saint-Egrève, Nicolas Sarkozy, dans un discours à Antony (Hauts-de-Seine), avait tapé du poing sur la table ; s’énervant comme il sait si bien le faire. Et avait lancé un plan de «sécurisation des hôpitaux psychiatriques». «Il veut nous enfermer à double tour», avait réagi avec véhémence la communauté psychiatrique (lire page 4).

Insuffisances. Pour autant, le président de la République n’avait pas tort sur tout. Il avait raison d’affirmer «que la fatalité avait bon dos». Car dans cette histoire de Saint-Egrève, il y a comme un condensé de toutes les insuffisances de la politique de santé mentale de ces dernières années. On voit défiler tous ces plans qui se suivent et ne sont qu’en partie appliqués : on note concrètement le manque de lits ; on constate que le personnel est désabusé, les psychiatres abandonnant le navire du public ; les malades absents et une politique publique sans la moindre cohérence.

Le Dr Pierre Muri, qui préside la commission médicale (CME) de l’hôpital de Saint-Egrève, ne décolère pas : «On se fixe sur nous. Mais allez voir comment cela se passe aux urgences en psychiatrie du CHU de Grenoble , s’indigne-t-il. Il n’y a pas de moyens, pas de lits. Bien souvent, des patients en hospitalisation d’office - donc classés dangereux pour eux ou pour les autres - vont rester 24 ou 48 heures à traîner dans les couloirs avant d’arriver chez nous.» Et de poursuivre : « Aux urgences, ce sont des médecins à diplôme étranger, deux Hongroises et deux Roumaines, qui travaillent seules dans des conditions très difficiles.» Que faire ? «C’est ça, l’état de la psychiatrie en France.»Il se tait, puis lâche : «Je ne suis pas tout à faire d’accord quand j’entends dire qu’il n’y a jamais de problèmes de violences avec les schizophrènes. Je ne dirais pas cela. Ce que je sais, c’est que bien pris en charge, il n’y a aucun problème. Mais, aujourd’hui, le sont-ils, bien pris en charge ?»

L’histoire de ce malade, Jean-Pierre G., 58 ans, schizophrène en perdition et meurtrier de l’étudiant à Grenoble, est en tout cas une succession de ratés ; avec une prise en charge au long cours totalement incohérente. Des agressions ? Jean-Pierre G. en a commis une série depuis plus de dix ans. Et il le disait. Comment comprendre sa vie ? On ne connaît de lui que ses violences. Ses deux parents étaient infirmiers psychiatriques à l’hôpital de… Saint-Egrève. Etudiant en biologie, il part, en 1980, enseigner en Algérie. C’est là, selon son avocate, qu’on lui aurait «jeté un mauvais sort» et qu’il se serait mis «à entendre des voix».

Il est malade, il délire. De retour en Isère, il est hospitalisé régulièrement, la plupart du temps à Saint-Egrève, parfois, aussi, au CHU de Grenoble. Entre deux séjours à l’hôpital, il vit dans la rue.

Quincaillerie. Dans son dossier, on dit qu’il est atteint d’une «schizophrénie paranoïde». Etonnamment, il répétera toujours la même agression. Le 8 mai 1995, il quitte en douce le CHU, où il est hospitalisé. Il va dans une rue centrale, se rend dans une quincaillerie, toujours la même, et demande «un couteau de boucher». En sortant, il se précipite sur le premier passant qu’il croise. Ce jour-là, sa victime le bouscule et s’en va. Jean-Pierre G. retourne à l’hôpital, et il recommence quelques jours plus tard. Le 10 mai, M. Duvert, agent des impôts, est très grièvement blessé. «C’était à 13 heures, je ne me suis rendu compte de rien», nous a-t-il raconté.

Une décision d’hospitalisation d’office est prise à l’égard de Jean-Pierre G., arrêté peu après. La justice décidera, trois mois plus tard, d’un non-lieu pour cette tentative de meurtre. Jean Pierre G. est alors hospitalisé pendant plus de trois ans dans une unité pour malades difficiles à Sarreguemines (Moselle). Cela se passe mal. A plusieurs reprises, il tentera d’étrangler un autre patient. Ensuite ? Il retourne à l’hôpital de Saint- Egrève et alors qu’il n’a que 50 ans, on lui trouve une place dans une maison de retraite à Miribel (Isère). En 2006, il poignarde un résident, qui décédera quelques mois plus tard. Après cette agression, Jean-Pierre G. est à nouveau hospitalisé à Sarreguemines, puis à Saint-Egrève. En mai, il bénéficie d’un non-lieu judiciaire pour l’agression de 2006. «Donc formellement, en mai, l’hospitalisation d’office dont il relevait change de nature», tente de comprendre Hervé Gerbi, avocat des parents de la dernière victime. Le préfet de l’Isère a dû recevoir un dossier pour lui prolonger son hospitalisation d’office. Ensuite, à l’automne, le préfet lui autorise deux sorties d’une heure par semaine, le mardi et le vendredi. Sur quoi s’est-il basé ? se demande l’avocat. Qu’y a-t-il dans son dossier administratif ?»

On est à l’automne 2008, à Saint-Egrève. Jean- Pierre G. y a ses habitudes. Il est en HO [hospitalisation d’office, ndlr] dans le service du Dr Pierre Cornier, un psychiatre plutôt réservé, humain, de tendance analytique. Jean-Pierre a droit à deux sorties par semaine dans le parc, autorisées par la préfecture sur avis des médecins.

Conflits. L’hôpital de Saint-Egrève ? Il va un peu plus mal que les autres. Pendant plus de vingt-cinq ans, jusqu’en 2007, il a eu un même directeur. Et il ne s’est pas passé grand-chose, si ce n’est que le nombre de lits d’hospitalisation, comme partout en France, a singulièrement baissé. Passant de 1 000 unités à 350. L’hôpital a vivoté, puis s’est rétréci. Chaque secteur de psychiatrie vivant en autarcie, au gré du dynamisme, ou non, de son médecin chef. D’autant que de sérieux conflits entre médecins ont même surgi. Certains voulant créer des unités dites de réhabilitation, d’autres s’y opposant. Résultat ? Tout s’est figé un peu plus. Les autorités de tutelle ? Elles ont laissé faire. Comme il n’y a eu aucune rénovation, le budget de l’hôpital a toujours été en équilibre. Les autorités ont ainsi supporté, sans trop d’inquiétude, que près de dix pavillons ne soient pas aux normes incendies. Ils devraient être fermés ; ils ne le sont toujours pas. Mais qui s’en soucie ?

«La violence à l’hôpital ? Elle est récente, raconte le Dr Muri. Jusque dans les années 90, il n’y avait aucune chambre d’isolement ; mais il y avait, alors, du personnel. Désormais, tous les secteurs ont leur chambre d’isolement. Mais ce qui manque, ce sont des lits. On n’en a pas assez, on a un taux d’occupation de 105 %. On jongle, on fait sortir trop vite des patients.» Un infirmier de ce secteur : «Cela fait dix ans que je fais ce métier, je l’aime. On a besoin de nos aînés, c’est l’expérience qui nous fait comprendre et deviner la dangerosité de certains patients. Les murs, ajoute-t-il, sont une fausse sécurité.» Le chef de secteur : «A Saint-Egrève, il y a autour de 30 agressions sérieuses par an. On nous dit "envoyez vos patients difficiles en UMD"… Mais il y a plus de six mois d’attente !» Ce même médecin, qui ajoute, bien abattu : «Ces derniers mois, nous avons trois médecins hospitaliers qui ont quitté l’hôpital pour s’installer dans le privé.»

A Saint-Egrève, s’il n’y a pas de postes de psychiatres vacants, c’est qu’ils sont remplacés, la plupart du temps, par des généralistes à diplôme étranger. Il y a néanmoins une trentaine de postes d’infirmiers non pourvus. Depuis six mois, un nouveau directeur tente de faire bouger les murs. Mais cet automne, sur décision de l’Agence régionale de l’hospitalisation, le CHU de Grenoble a fermé une vingtaine de lits en psychiatrie ; estimant que, de toute façon, les patients iront à Saint-Egrève. «Mais où ?» se demande le président de la CME.

De tout cela, de tous ces manques en cascade, qu’en sait-il, Luc Meunier, jeune étudiant de 26 ans ? Il va se marier, il va soutenir sa thèse. C’est un étudiant brillant. Le 12 novembre, en plein centre de Grenoble, il cherche à acheter des croissants. Un peu plus tôt, vers 9 heures, Jean Pierre G. est, lui, dans le parc de l’hôpital. Il se rend chez l’économe, prend son argent de poche. «Je le voyais souvent, on discutait, il était vraiment très gentil», raconte un agent administratif. Il devait revenir dans son pavillon à 10 heures. «Pour sortir d’un pavillon, c’est compliqué, on surveille. Mais vérifier qu’à 10 heures, le patient est bien rentré…»

«Voix». A 10 h 30, Jean-Pierre G. est loin. Il est dans la quincaillerie de Grenoble - toujours la même -, venu pour acheter «un couteau de boucher». Une semaine auparavant, il avait déjà fugué et, déjà, acheté un couteau. Quand il avait tenté de poignarder un passant, il avait été bousculé par ce dernier et était retourné à l’hôpital. Personne ne l’a su. Le 12 novembre, il ne laisse aucune chance à Luc Meunier ; le 20, il comparait devant deux juges d’instruction. Son avocate commise d’office, Danielle Toubiana, est à ses côtés. «Il était attaché, bourré de médicaments et il bavait, nous raconte-t-elle. Il dit que, depuis vingt ans, il entend une voix qui lui demande de tuer quelqu’un. Il déclare ne même pas avoir regardé sa victi me. Quand je lui ai demandé s’il regrettait, il m’a dit que non, qu’il devait le faire. Je lui ai demandé où il voulait aller ? Il m’a répondu : "Oh non, pas la prison, je veux aller à l’hôpital, je les connais bien."» Mis en examen, il a été placé en détention à Sarreguemines.

A Saint-Egrève, sur ordre de l’Elysée, le directeur a été suspendu ; le préfet remercié. Le président de la CME est perplexe : «On nous dit : "Surveillez les permissions de sortie." On en a vingt par jour. Comment fait-on ? Le Président veut que ce soit un collège de trois personnes qui décide, mais où les trouve-t-il ? Ici, il n’y a plus que deux experts psychiatres au tribunal, et plusieurs mois d’attente.»

Libération 15 décembre 2008  

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